Photo de Stéphane Burlot reproduite dans l’ouvrage Nuit Debout, mon exploration de la gauche française, Ryota Murakami

« si tu ne t’occupes pas de la politique,
la politique, elle, s’occupera de toi »

Je fais l’effort de me présenter un peu, ça te permettra de mieux me situer, et puis comme tu me l’as fait entendre, il est un moment où il faut commencer à assumer. Je gagne ma vie en tant que directrice artistique sous mon nom propre. J’ai choisi de travailler comme indépendante, notamment pour ne pas avoir à me spécialiser dans un secteur particulier de mon métier, car j’aime la transversalité, mais aussi pour ne pas avoir à subir un fonctionnement hiérarchique de supérieur/subordonné, car j’exècre les rapports d’autorité.

Plusieurs années mère célibataire, pouvoir travailler à la maison équivalait à être présente auprès de mes fils en bas-âge. Il s’agissait aussi d’avoir la liberté de jouir de mon temps libéré, pour travailler juste assez et gagner ce qu’il fallait, afin d’avoir le temps de faire ce que je voulais, sans le remettre à demain. Cela a à voir avec un sentiment d’urgence qui m’invite à profiter du temps présent, certainement lié au fait que ma mère est décédée en 2002, à l’âge de 48 ans. Par ailleurs ce modèle a tenu parce que toutes ces années je parvenais, bon an mal an, à payer le loyer.

On me connait sur le terrain des luttes sous mon nom d’artiste. Moulin étant le nom de jeune fille de ma mère. Cela parce que je ne peux proposer mes services à des entreprises capitalistes, et dans le même temps les critiquer publiquement, sans risquer d’être mise au banc. J’ai pu m’engager de façon active quand la philosophie mise en pratique m’a permis de sortir du sentiment d’impuissance : je ne pouvais pas changer le monde, mais je pouvais changer des choses autour de moi.

En 2013, l’opportunité de m’engager s’est présentée sous la forme d’un appel à rejoindre la dynamique internationale March against Monsanto consécutive à Occupy Wall Street.  Le message « We are looking for organisers » était publié sur l’évènement Facebook. Un documentaire m’avait sensibilisée à la question. En déroulant les fils, des conséquences sanitaires aux conséquences environnementales, en passant par la privatisation des semences, je me suis vite estimée anticapitaliste : personne ne devrait jamais pouvoir privatiser un bien commun. J’ai beaucoup appris avec le collectif citoyen les engraineurs dont j’ai été une cheville ouvrière jusque 2016, pour le dire simplement.

Ces années ont été l’occasion de rencontrer mes premiers camarades que je salue sans les nommer (comprends que si je commence à donner des noms, je crains d’en oublier et que certains soient blessés), ainsi que d’autres venus de divers horizons : des militants associatifs de la Quadrature du net, du Droit au logement, de feu la Mission squat de Médecins du monde, d’Attac, de la Confédération paysanne, de divers partis de gauche etc. Mais aussi des représentants des peuples autochtones, des clowns activistes, des grapheurs, des habitants de squats parisiens, des intellectuels engagés, des humoristes de France Culture…

Cela m’a conduite à participer au collectif Convergence des luttes à l’origine de ce que nous avons appelé Nuit Debout, dont j’ai eu l’occasion de parler ici. J’ai aussi croisé des anonymous historiques qui ne voulaient plus porter le masque alors dévoyé par des militants d’extrême droite, des citoyennistes qui ne juraient que par les outils numériques, des libertaires qui n’avaient pas compris qu’anarchisme ne signifie pas absence d’organisation, ainsi que des opportunistes qu’il faudra un jour apprendre à repérer.

En 2017, j’ai participé au collectif Thé et café pour les réfugiés, ainsi qu’à l’initiative J’accueille l’étranger. En 2019, convaincue de la pertinence de constituer une galerie nationale contributive de messages de dos de gilets jaunes, je me suis lancée. C’est devenu Plein le dos, une galerie contributive constituant une archive en ligne, une feuille jaune, un collectif national autogéré, une initiative solidaire etc. J’aurais l’occasion de t’en reparler et de t’expliquer ce que le positionnement particulier de Plein le dos permet. Cela a encore élargi mon réseau, notamment sur le terrain des violences policières où j’ai rencontré de belles flammes, ce qui est parfait puisque mon idée est qu’un jour nous dansions ensemble autour d’un grand feu de joie.

En attendant ce jour, c’est pour moi le moment de me retirer du terrain et de m’appliquer à passer ce que j’ai appris et qui pourra nous être utile pour la suite. J’ajoute n’avoir la carte d’aucun parti, qu’apporter ponctuellement mon soutien à un programme ne fait pas de moi la fidèle d’un gourou, que je n’aime ni les chapelles, ni les étiquettes, que j’exècre le dogmatisme quel qu’il soit. Que je ne suis pas là pour parler de politique politicienne. Que j’avance avec un idéal à l’horizon et que mes choix se font pour aller dans la direction qui m’en rapproche le plus.

2 Replies to “je suis”

  1. Des textes qui font plaisir à lire. je reconnais. Des textes qui nous placent de l’autre côté du mouroir. yaplusqu’a: déboulonner big browser, refaire de la sociologie un sport de combat,davantage miser sur l’al gore rythme etc; PS: je préfère attribuer la paternité de la phrase « si tu ne t’occupes pas de politique la politique s’occupe de toi  » au groupe assassin aussi parce qu’il n’y a plus qu’à faire comme tous ceux qui ont fait ce qu’ils pensaient devoir faire sans avoir peur du qu’en dira t’on

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